Étude des traces papillaires dans la compréhension du fonctionnement d’une officine de potiers gallo-romains

 

1 – Le contexte archéologique

Le site d’Ecouen/Saint-Brice, sur lequel des campagnes de fouilles ont été menées par la JPGF de Villiers-le-Bel en 2013, 2014, 2016 et 2017, a livré les vestiges d’une importante officine de potiers datant de l’époque gallo-romaine. Plusieurs fours de formats variés y ont été mis au jour et étudiés, et l’analyse de leur production a montré que plusieurs types de céramique y étaient produits : certains fours (les fours n°3 et n°4) étaient dédiés à la production de céramiques sigillées, alors qu’un four plus petit (le n°5) devait principalement servir à la production de céramiques communes à usage utilitaire « GUADAGNIN R. : Ecouen/Saint-Brice ; les officines de potiers gallo-romains de la Vallée du Rosne. In Histoires du Pays de France, JPGF 2025 ; p.53 à 82« . Ce site se distingue également par la présence exceptionnelle de nombreuses traces papillaires (empreintes laissées par la pression des doigts sur une surface malléable). Une étude est actuellement en cours pour enrichir les informations dont nous disposons déjà concernant cet important site de production potière.

Four de potier gallo-romain d'Ecouen/Saint Brice sous Forêt

Four de potier gallo-romain de l'officine d'Ecouen/Saint-Brice sous Forêt

 

Le site se trouvait en bordure de la voie antique allant de Paris à Amiens, et la production de l’officine s’est diffusée largement, notamment grâce à cet axe de circulation. Cette diffusion est attestée par la découverte dans tout le Parisis, et au-delà, de sigillées produites à Ecouen/Saint-Brice.

Une villa gallo-romaine s’étendait sur la partie orientale du site (commune de Saint-Brice-Sous-Forêt), où des vestiges de construction ont été mis au jour. Ces vestiges, ajoutés au matériel céramique découvert sur place, permettent d’établir que la villa a été occupée du Ier au Vème siècle environ. Le matériel provenant de l’atelier de potiers atteste de son importance et témoigne d’une activité comprise entre les IIIème et Vème siècles. Cette officine semble avoir fonctionné en lien étroit avec la villa gallo-romaine.

Signatures sur des pernettes gallo-romainesUne centaine de supports de cuisson, appelés “pernettes” ou “isolateurs” (qui permettaient aux céramiques de ne pas se coller entre elles lors de la cuisson), a été trouvée sur ce site archéologique, dont une grande partie présente une particularité très intéressante pour les archéologues. En effet, quand plusieurs potiers travaillaient dans un même atelier, ils marquaient leurs pernettes d’un signe distinctif afin de différencier leurs productions respectives.

Ces signes distinctifs sur le site d’Ecouen/Saint-Brice ont permis de savoir qu’au moins trois potiers différents travaillaient simultanément au sein du site. Il est tout à fait possible qu’un plus grand nombre d’entre eux y exerçaient, mais aussi que d’autres acteurs aient eu un rôle à jouer au cours de la production tels que des apprentis ou bien encore les femmes ou les enfants des artisans.

Les interrogations portant sur le nombre d’artisans, mais aussi plus largement sur les acteurs présents sur le site et leurs rôles respectifs, sont fondamentales pour comprendre l’importance du site et les modalités de son fonctionnement. Il demeure cependant difficile d’y répondre avec précision, car les vestiges archéologiques ne révèlent que des témoignages fragmentaires des activités. Par ailleurs, une même activité a pu être exercée simultanément par plusieurs individus, sans que chacun ait nécessairement laissé de traces distinctes sur les pernettes.

C’est dans ce cadre que l’analyse des traces papillaires peut s’avérer particulièrement pertinente et intéressante, en venant compléter les autres approches menées sur les vestiges.

 

2 – La problématique d’étude

Le site d’Ecouen/Saint-Brice a livré un matériel propice à ce type d’analyse, en raison de la présence de nombreuses empreintes digitales sur différents éléments. Celles-ci apparaissent principalement sur les joints de tubulures ainsi que sur les éléments ayant fait l’objet d’ajouts d’argile (réparations, colmatages, etc.)

Empreintes du potier sur des joints de tubulure de l'officine de potier d'Ecouen/Saint Brice

L’étude des traces papillaires sur ce matériel archéologique peut non seulement contribuer à établir un nombre minimum d’individus (NMI), d’artisans pour les officines de potiers mais aussi à mieux comprendre leur fonctionnement. En effet, l’emplacement des traces, la chronologie de leur superposition, ou encore leur mode d’apposition, fournissent des indications sur les gestes effectués au sein de l’atelier. Par exemple, ils permettent de déterminer si certaines tâches étaient réalisées par une ou plusieurs personnes, si certaines activités ne semblaient être réalisées que par les mêmes individus, ou si au contraire les artisans faisaient preuve de polyvalence.

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Traces papillaires d’un artisan potier gallo-romain exerçant sur le site d’Ecouen/Saint-Brice. Le même doigt a été appliqué à trois reprises sur l’argile d’un joint de tubulure

Chaque individu possède dix empreintes digitales distinctes (une pour chaque doigt), ce qui implique qu’une série d’une à dix empreintes différentes correspond toujours à un NMI d’un seul individu. Ces études ne permettent pas non plus, dans l’état actuel de la science, de déterminer le sexe ou d’estimer l’âge des personnes ayant laissé ces traces.

L’étude des traces papillaires revêt une importance particulière pour l’analyse des gestes techniques, de la répartition du travail au sein d’un atelier, ainsi que de la chronologie des étapes de production et des gestes. Dans le cas du site d’Écouen/Saint-Brice-sous-Forêt, où l’atelier se compose de plusieurs fours aux fonctions apparemment distinctes, l’analyse de ces traces s’avère particulièrement intéressante pour appréhender la répartition et l’organisation du travail au sein de l’atelier. Les artisans produisant des céramiques sigillées étaient-ils les mêmes que ceux produisant de la céramique commune ? Y avait-il plusieurs potiers produisant les mêmes types de céramiques et distinguant leurs productions par les marques apposées sur les pernettes ?

Les études de traces papillaires en archéologie peuvent également, lorsqu’elles sont menées à grande échelle et accompagnées d’une diffusion adéquate des données, révéler d’éventuels déplacements d’individus. Ainsi, la présence d’une même empreinte sur deux sites distincts constitue une preuve tangible que l’individu a été physiquement présent au sein de ces deux sites. Il convient donc de considérer cette étude comme une contribution destinée à s’insérer dans une construction analytique plus vaste.

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3 – Les méthodes d’étude

Afin de mener cette étude, ce sont les techniques et les protocoles d’analyse de la Police Technique et Scientifique qui seront mises en œuvre. Les étapes suivies et les méthodes d’identification appliquées sont similaires, bien que certaines différences subsistent, en raison des spécificités du matériel, de sa fragilité, et des objectifs propres à la discipline archéologique.

Le support des empreintes, en l’occurrence de l’argile cuite, présente en effet des particularités : les traces papillaires y sont imprimées avant la mise en fonctionnement des fours, puis soumises à de hautes températures, ce qui peut altérer légèrement le dessin digital. À cela s’ajoutent de potentielles dégradations liées aux nombreux siècles que le matériel archéologique a passés sous terre.

Sur le plan des finalités, les investigations de la Police Technique et Scientifique ont pour but de mettre en évidence des éléments d’identification pouvant mener à inculper ou à innocenter des individus impliqués dans des affaires judiciaires, et sa méthodologie vise à établir des similarités entre deux traces distinctes. À cet égard, un haut degré de fiabilité est exigé, notamment par l’identification d’un minimum de 12 minuties (points caractéristiques des empreintes papillaires) pour qu’une empreinte soit jugée fiable et probante. En archéologie, l’objectif diffère : il s’agit de recueillir des informations sur des personnes ayant vécu dans le passé, sans visée juridique. Ainsi, un nombre réduit de minuties peut être pris en compte, bien que la recherche de similarités maximales demeure un objectif poursuivi.

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Analyse d’une trace papillaire. De gauche à droite : photographie de la trace ; traitement de l’image pour augmenter les contrastes ; marquage des minuties permettant l’identification

La JPGF bénéficie de la collaboration précieuse d’un spécialiste issu de la Police Technique et Scientifique, dont l’expertise est mise au service des recherches menées sur le site. Cette contribution permet une application rigoureuse des méthodes d’analyse des empreintes digitales dans un contexte archéologique. Ce spécialiste assure l’identification des minuties présentes sur les traces papillaires conservées, ainsi que le croisement systématique des empreintes entre elles, afin de détecter d’éventuelles correspondances. Son intervention constitue un atout majeur, en permettant d’adapter avec précision les protocoles aux spécificités du matériel archéologique, tout en garantissant la fiabilité des résultats obtenus.

 

Marianne MAFFIOLINI-BINET et ALEXANDRE BIRO – Juin 2025